Qui recommande la musique en 2026 ?
Spotify, Deezer, Apple Music : trois stratégies face au même dilemme.
Vendredi matin. “New Music Friday” apparaît chez Spotify. Des centaines de sorties triées par quelqu’un dont personne ne connaît le nom. Sur Deezer, “Les nouveautés du vendredi” affiche une signature : Deezer Editeurs France. Un collectif anonyme. Sur Apple Music, “Top du moment” est tout aussi invisible.
Trois plateformes, trois paris sur la même question : qui doit recommander la musique ? Un algorithme invisible ? Des curateurs nommés mais pas incarnés ? Des personnalités culturelles qui risquent de partir avec leur influence ?
Le marché du streaming va tripler d’ici 2033, atteignant 176 milliards de dollars. Chaque modèle de prescription crée une valeur différente et porte un risque différent.
Spotify a testé l'incarnation. Tuma Basa est parti chez YouTube Music.
“New Music Friday” compte des dizaines de millions de followers. Personne ne sait qui la construit. “Rap Fr”, “Pop urbaine” sont des marques blanches. Aucun visage, aucun nom. Spotify a fait le choix radical de l’anonymat total.
Sauf pour RapCaviar. Pendant 3 ans, Tuma Basa a été le seul curateur de cette playlist devenue "la plus influente du hip-hop". Le New York Times écrivait : "RapCaviar transforme des rappeurs en méga stars. Et elle n'est programmée que par un seul homme." Tuma était "la figure de proue de l'humain face à la tech chez Spotify". Puis Tuma est parti. Chez YouTube Music, un concurrent direct. Spotify n'a pas remplacé par un autre curateur incarné. Spotify avait testé l'incarnation forte pendant 3 ans, vu les risques (perte au profit d'un concurrent), et a décidé de ne plus jamais prendre ce risque. La marque RapCaviar appartient à Spotify. Le capital culturel reste dans la plateforme, jamais dans une personne.
Le vrai prescripteur chez Spotify : Discover Weekly, Release Radar, Daily Mix. Des playlists personnelles construites sur dix ans de données comportementales. Morceaux écoutés jusqu’au bout, skippés après quinze secondes, genres selon l’heure. Des millions de micro-signaux accumulés sans bruit.
Depuis décembre 2025, Prompted Playlist pousse plus loin. “Musique énergique pour courir 5km avec des morceaux de BO qui matchent mes goûts.” L’algorithme puise dans ton historique complet. Spotify appelle ça “donner le contrôle.” C’est l’inverse. Chaque prompt affine la connaissance que la machine a de toi.
Spotify ne possède pas le catalogue. Il possède la connaissance de tes goûts. Ce capital ne peut pas partir. L’algorithme accepte tes contradictions. Burial à 2h du matin, Booba à 8h. Coltrane le dimanche, Tiësto le mardi. Là où un humain proposerait une cohérence esthétique, l’algorithme propose une cohérence comportementale.
Mais voilà le paradoxe. Si l’algorithme est si parfait, pourquoi les playlists éditoriales captent-elles encore deux tiers du temps d’écoute ?
Parce que l’algorithme enferme. L'algorithme te connaît. Le curateur te découvre. Les plateformes croient choisir entre les deux. Elles choisissent en fait quel type de culture elles veulent produire dans dix ans.
Deezer nomme ses curateurs. Personne ne les connaît.
“Les nouveautés du vendredi” est signée “Deezer Editeurs France”. Un collectif anonyme. “Fresh R&B” va un peu plus loin : 204 256 followers et un nom, Ayoub, R&B Editor. Photo, titre. Deezer a fait un pas que Spotify refuse. Nommer ses curateurs.
Ayoub SEGHIR est Senior Global Music Programmer chez Deezer. Un vrai poste, une vraie expertise musicale. Mais personne ne le connaît au-delà de ce nom sur une playlist. Deezer produit du contenu éditorial. Interviews d’artistes, sessions live, documentaires sur les scènes musicales. Sauf que dans tout ce contenu, les curateurs restent invisibles. Au second plan. Le contenu existe pour mettre en avant les artistes, jamais pour construire l’autorité de ceux qui les choisissent.
Deezer a choisi de ne pas incarner. Ce n’est pas un oubli, c’est une décision stratégique délibérée. Avoir des experts qualifiés sans en faire des personnalités culturelles publiques. Éviter le risque de l’attachement personnel qui pourrait les voir partir comme Tuma Basa chez YouTube ou Mehdi Maïzi d’Apple Music.
Mais en faisant ce choix, Deezer perd sur les deux tableaux. Ni l’efficacité algorithmique impersonnelle de Spotify, ni la légitimité culturelle forte d’un curateur réellement incarné. Pire encore, leurs curateurs font désormais face à un défi structurel. En septembre 2025, 28% des uploads quotidiens sur Deezer sont générés par IA, contre 18% en avril. Plus de 30 000 titres IA par jour à filtrer. Comment un expert humain invisible peut-il rester pertinent face à cette marée tout en construisant une autorité culturelle ?
La confiance ne se décrète pas, elle se construit. Et construire la confiance sans construire une personnalité publique, c’est impossible.
Mehdi Maïzi est parti. 308 000 followers avec lui.
Apple Music joue différemment selon les marchés. “Top du moment” reste anonyme. Mais la plateforme a construit de vraies personnalités culturelles aux États-Unis. Zane Lowe pour le rock avec ses interviews légendaires qui deviennent des événements. Ebro et Travis Mills pour le hip-hop avec leurs émissions hebdomadaires. En France, Mehdi Maïzi animait la scène hip-hop.
La différence était stratégique. Apple Music ne se contentait pas de mettre un nom sur une playlist. La plateforme brandait l’expertise de ses curateurs. Interviews, émissions, prises de parole publiques, présence sur les événements. Mehdi n’était pas qu’un curateur, il était le visage du hip-hop chez Apple Music en France. Sa légitimité construite dans le milieu transférait de la crédibilité à la plateforme. Les utilisateurs suivaient Mehdi Maïzi sur Apple Music, pas juste une playlist anonyme.
Puis Mehdi est parti. Et 308 000 followers sont partis avec lui.
Sa chaîne YouTube n’existait pas avant Le Code. Apple Music l’a aidé à construire cette audience. Mais voici l’erreur stratégique : aux États-Unis, Apple avait sécurisé ses actifs. Les interviews de Zane Lowe, Ebro, Travis Mills sont hébergées sur la chaîne YouTube officielle d’Apple Music. Le contenu appartient à la plateforme. Si un curateur part, les archives restent.
En France, Apple Music a laissé Le Code sur la chaîne personnelle de Mehdi. Quand il est parti, les émissions, les archives, l’accès au contenu ont disparu. La playlist existe encore mais l’émission s’est arrêtée. La conversation culturelle s’est tue. Apple Music a gardé l’infrastructure mais perdu le capital culturel. 308 000 personnes qui ne reviendront probablement jamais.
Quatre erreurs stratégiques que les plateformes refusent de voir
Le vrai enjeu n’est pas “algorithme ou humain”. Voici ce qui devrait guider vos décisions.
L’incarnation bat l’algorithme sur les nouveaux marchés. Spotify domine avec dix ans de données. Mais en Afrique, au Brésil, au MENA où le streaming explose à +22%, l'algo est vierge. Un curateur local incarné bat un algorithme sans historique. Incarnez fort localement avant que Spotify accumule la data.
L’enfermement algorithmique tue votre croissance future. Les playlists éditoriales captent 2/3 du temps d’écoute parce qu’elles sortent les gens de leur bulle. Mais vous traitez ça comme un legacy. Dans trois ans, vos utilisateurs seront tellement enfermés qu’ils ne découvriront plus rien. Créez des KPIs de “diversité d’écoute”. Mesurez combien de nouveaux genres un utilisateur découvre par mois.
Incarnez des équipes, pas des individus. Apple Music France a perdu 308k followers parce que Mehdi était seul. Construisez des équipes incarnées avec des personnalités complémentaires. Quand quelqu’un part, l’équipe reste. Le capital culturel est dilué mais protégé. Spotify a appris avec Tuma Basa qui est parti chez YouTube Music.
Testez l’incarnation progressive. Vous payez des experts pour construire “New Music Friday”, “Rap Fr”. Mais vous ne capitalisez sur aucune expertise. Testez l’incarnation sur une playlist secondaire. Prenez une niche, incarnez fort pendant six mois, mesurez l’engagement. Si ça marche, vous avez un modèle à déployer.
L'incarnation est votre seule défense contre TikTok. TikTok s’impose comme prescripteur musical auprès des 18-24 ans via des créateurs incarnés qui recommandent des sons. Les plateformes répondent avec des algorithmes anonymes. Erreur. Pendant que vous optimisez vos algos, TikTok construit des milliers de Tuma Basa. Vous êtes en train de perdre la guerre de la prescription culturelle
Dix ans de cultural strategy m’ont appris une chose : on ne construit pas de légitimité culturelle sans prescripteurs crédibles. Les marques qui ont réussi leur ancrage culturel l’ont toutes fait via des voix incarnées qui portent une autorité. Jamais via des algorithmes anonymes ou des collectifs sans visage.
Les plateformes de streaming croient que la musique est différente. Que la tech suffit. Erreur. Spotify a choisi l’anonymat après avoir vu Tuma Basa partir chez un concurrent. Deezer hésite entre deux stratégies et perd sur les deux tableaux. Apple Music a tenté l’incarnation sans la sécuriser et a perdu 308 000 followers. Pendant ce temps, TikTok développe des milliers de prescripteurs incarnés qui diffusent le capital culturel.
Il faut désormais s’incarner à travers une stratégie qui protège les actifs, sous peine de perdre ce qui distingue encore.







Merci pour cet article bien construit et fort intéressant….
Toutefois, à travers toutes cette liste de “conseillers”, j’ai la malheureuse impression qu’aucun d’entre eux ne parle pas réellement de musique à travers l’émotion.
vraiment interessant comme analyse